Fabien Paillot
saintes@sudouest.fr
Lorsqu'ils ont acquis ce lopin de terre pour y bâtir leur maison, en 2010, les propriétaires se doutaient bien que des fouilles seraient entreprises avant le démarrage du chantier. Leurs futurs voisins, installés à côté, étaient eux-mêmes passés par là quelques années plut tôt. Situé à quelques centaines de mètres des arènes de Saintes, dans une discrète impasse, le terrain présentait en effet un intérêt pour les archéologues de l'Inrap, l'Institut de recherches archéologiques préventives.
Début septembre et durant plus de huit semaines, ces professionnels ont investi les lieux pour mener à bien une série de fouilles. La discrétion était de mise pour préserver le site de tout chapardage et des visites nocturnes. Ce chantier vient justement de s'achever, avec quelques surprises à la clé.
Inhumés tête-bêche
Les archéologues de l'Inrap ont découvert un nombre assez élevé de sépultures, plus de 60 individus. Selon toute vraisemblance, la plupart dateraient de la période antique et des deux premiers siècles de notre ère. Beaucoup ont été inhumés sur le ventre ou sur le côté, parfois tête-bêche, « dans le même creusement », a expliqué Frédéric Méténier, le responsable scientifique chargé de ces fouilles.
Ces détails laissent à penser que ces individus ont probablement été jetés là, sans aucune autre forme de procès. « Durant l'Antiquité, l'obligation était de donner une sépulture. Tout le monde avait une âme, quel que soit son rang », détaille l'archéologue.
Ces pratiques n'obligeaient pas pour autant d'offrir une tombe digne de ce nom : « Là, on est sur les basses couches de la société », avance Frédéric Méténier en parlant de personnes « au statut étrange ». Hormis une soucoupe en argile très bien conservée, peu de mobilier a été découvert à proximité, ce qui accrédite cette thèse.
Les archéologues ont pourtant fait une découverte majeure sur ce chantier. Plusieurs squelettes portaient en effet des entraves à leurs chevilles. Deux cercles de fer rivetés, « posés à chaud sur la personne ».
« Sur la période gallo-romaine, c'est tellement rare que ça en devient unique », a expliqué Frédéric Méténier. Les archéologues ne connaissaient jusque-là que deux jeux d'entraves similaires datées de cette même époque. Ils avaient justement été trouvés dans le terrain d'à côté. Cette fois, les recherches ont été beaucoup plus fructueuses. L'Inrap ne confirme pas, pour l'heure, le nombre d'individus entravés. Mais le squelette d'un enfant de moins de 10 ans a aussi été découvert, les chevilles prises par des anneaux de fer.
Au carbone 14
Du coup, ces découvertes soulèvent des questions insolubles. Si ces hommes étaient des esclaves - et donc considérés comme un patrimoine durant l'Antiquité -, pourquoi leur faire subir un tel sort ? L'une des hypothèses reviendrait à considérer « qu'ils étaient condamnés à mourir au travail », a estimé Frédéric Méténier. Ces entraves vont dorénavant être étudiées et traitées chimiquement. « Si on les laisse à l'air libre, dans deux ans, il n'y a plus rien. » Certains individus seront, eux, passés au carbone 14 pour confirmer la datation. Durant les fouilles, les squelettes « ont été fouillés individuellement, photographiés et prélevés », le tout à la main. Ce qui peut tout de même représenter jusqu'à une journée de travail par individu, et beaucoup de patience.
Blandine Déray, la propriétaire du terrain, a souvent visité les fouilles, presque chaque semaine. Pressée de commencer les fondations de sa maison, elle a dû retarder ses travaux de plusieurs mois et louer un appartement pour patienter. « Ça nous retarde un peu, mais ça a une réelle utilité. Je n'y reste pas insensible », a-t-elle expliqué, avec fair-play.
Source de l'information et photographie : http://www.sudouest.fr/2014/11/08/ils-tombent-sur-un-os-1730067-1391.php
