Charente: le chiffre noir de la déportation
Près de 1.800 Juifs ont trouvé refuge en Charente durant la Seconde Guerre mondiale. 800 d'entre eux ont été raflés puis conduits dans les camps de la mort.
La famille Lewinski vivait à Saint-Quentin-de-Chalais. Elle fut déportée vers Poitiers où a été prise cette photo... avant le départ pour Drancy puis Auschwitz où tous ses membres ont péri. PHOTO/(Photo Fonds musée de la Résistance, archives départementales)
Gérard Benguigui, président de l’association des Juifs de Charente, devant la stèle qui sera inaugurée PHOTO/(Photo Majid Bouzzit)
Elles avaient fui le front et la Moselle. Le péril nazi. Des centaines de familles juives avaient trouvé en Charente ce qu’elles étaient venues chercher. De la sécurité. La vie simple à la campagne. Et pourtant... Ce refuge ne sera que provisoire.
A compter de 1942, les Juifs feront l’objet de rafles. Réclamées par l’occupant allemand. Un ordre relayé par le préfet de l’époque, Alfred Papinot. Appliqué par la police et la gendarmerie française.
Dans la nuit du 8 au 9 octobre 1942, la vie de 422 Juifs bascule dans l’horreur. Depuis Angoulême, Verteuil, Cognac, Jarnac, mais aussi depuis le nord-ouest de la Dordogne, ils sont conduits dans la salle philharmonique, au conservatoire, place Henri-Dunant à Angoulême.
Une semaine plus tard, 387 d’entre eux sont conduits au camp de Drancy. L’antichambre de la mort. Quelques semaines plus tard, ils sont envoyés à Auschwitz. Seuls huit d’entre eux en reviendront.
800 des 1.800 Juifs de Charente déportés
«D’autres rafles se sont succédé à travers le département jusqu’en 1944. On estime qu’au total près de 1.800 Juifs avaient trouvé refuge en Charente. 800 d’entre eux ont été déportés. Un chiffre encore approximatif», rapporte Gérard Benguigui, le président de l’association des Juifs de Charente, alors qu’on commémore aujourd’hui le 69e anniversaire de la fin de la guerre. Parmi eux, 103 enfants.
Lui et Franck Svensen, professeur de philosophie du lycée Marguerite-de-Valois, ont relaté avec force détails dans un livre passionnant l’histoire de cette terrible nuit du 8 octobre 1942 (1).
On y trouve des témoignages poignants, dont celui de Robert Franck, qui échappera finalement au transfert vers Drancy. Il raconte l’arrivée des gendarmes au cœur de la nuit dans le village périgourdin de Festalemps où lui et sa famille était réfugiés. «Prenez le minimum, un baluchon avec un peu de nourriture, quelques vêtements (...) Un car va passer d’ici une heure dans lequel vous devrez monter», ont-ils ordonné à la famille Franck. Un ordre scrupuleusement, tragiquement, respecté.
«Nous sommes partis nous placer devant la grille, et dans le froid nous avons attendu, attendu... Nous aurions pu nous échapper durant tout ce temps. On ne nous aurait sans doute pas poursuivis.» Terrible aveu révélateur de l’ignorance de ce qui attendait ces familles. Révélateur aussi de la confiance qu’avaient ces réfugiés en les autorités françaises.
Un proverbe yiddish disait d’ailleurs «Etre heureux comme Dieu en France». Face au calvaire qu’ils vivaient dans leurs pays d’Europe de l’Est, ces familles juives avaient fui en France où ils pensaient trouver un havre de paix. L’accalmie fut brève jusqu’à cette nouvelle fuite sur les chemins de l’exil jusqu’en Charente.
Pourquoi la Charente, d’ailleurs? «Parce que les plans d’évacuation étaient préparés ainsi, souligne Gérard Benguigui. Lorrains et Alsaciens devaient fuir vers la Charente, la Dordogne ou le Lot-et-Garonne. Tous ne sont pas arrivés jusqu’ici. Il faut s’imaginer l’exil terrible, les gens à bout de force, mitraillés par les stukas (les avions allemands), les voitures, les chevaux ou les bœufs incapables de poursuivre leur route. Nombre de ceux qui fuyaient se sont arrêtés en route.»
Vingt-cinq «Justes» reconnus en Charente
Mais plusieurs centaines d’entre eux sont donc arrivés à terme, exténués. «La Charente a été un entonnoir, comme tous les départements jouxtant la ligne de démarcation.» Une ligne que les Juifs espéraient franchir. Car, pensaient-ils, ils trouveraient enfin la paix en zone libre.
Ils se trompaient: en zone libre le gouvernement Laval mit une funeste application à déporter un maximum de Juifs, enfants compris, alors qu’ils n’étaient pas exigés par l’occupant.
En zone occupée, un millier de Juifs réfugiés ont donc réussi à échapper aux rafles charentaises. «Si l’on tient compte du fait que la Charente était sur la ligne de démarcation, il aurait pu (dû) y avoir davantage de personnes déportées. N’oublions pas que par ailleurs de nombreux “Justes parmi les Nations” ont œuvré en Charente. A ce jour, 25 ont été reconnus par Yad Vashem. Et le travail pour les identifier tous n’est pas terminé», estime Gérard Benguigui.
Celui-ci pense aussi que «la population, la police et la gendarmerie en Charente se sont bien comportées. Les autorités n’ont pas mis tout le zèle que les Allemands attendaient d’elles à l’occasion des rafles. Cela a sans doute sauvé la vie de nombre d’entre eux».
(1) «La rafle d’Angoulême, 8 octobre 1942, racontée par des survivants». Editions Le Croît Vif, 2012. 20 €.
Une carte interactive réalisée par les historiens Jean-Luc Pinol et Gérald Foliot grâce aux informations récoltées par Serge Klarsfeld est à consulter sur internet.
Une stèle pour les Juifs morts à Angoulême
Ils s’appelaient Elsa Dreyfus, Léon Sprotzer, Henri Laufer ou Fanny Levy. Ils n’ont pas été déportés mais eux aussi sont des victimes de la Seconde Guerre mondiale.
Réfugiés en Charente au début du conflit, 35 Juifs sont morts à Angoulême entre 1939 et 1945. Morts «de maladie, de désespoir après que leurs proches ont été déportés», ces hommes et femmes sont «des victimes secondaires de la guerre», selon Gérard Benguigui, le président de l’association des Juifs de Charente.
«35 morts en si peu de temps sur une population réduite, de quelques centaines de Juifs réfugiés, c’est impressionnant.» Gérard Benguigui tenait à ce qu’un hommage appuyé leur soit rendu. Ce sera bientôt chose faite. Jeudi 22 mai, à 15 heures, lui et Xavier Bonnefont, le maire d’Angoulême, inaugureront un monument en leur mémoire, dans le carré juif du cimetière de Bardines.
Un monument sur lequel apparaît le nom de 23 Juifs morts. Pourquoi 23 et pas 35? «Parce qu’une partie de ces morts a été inhumée puis exhumée, explique Gérard Benguigui. On ne sait pas ce que sont devenues leurs dépouilles. Ont-elles été ramenées en Moselle ou ailleurs, sur leurs terres d’origine, par leurs familles? Nous l’ignorons.»
Source de l'information et photographies : http://www.charentelibre.fr/2014/05/07/charente-le-chiffre-noir-de-la-deportation,1894211.php



